Noël JOURDA de VAUX : pacificateur de la Corse


Noël JOURDA de VAUX : pacificateur de la CorseLe comte Noël JOURDA de VAUX était seigneur de Chamalières, de Retournac, d’Artias, baron de Roche-en-Régnier et des Etats du Velay…
Cet enfant du Velay a conquis la Corse en 1769 et est devenu maréchal de France…


Le comte Noël Jourda de Vaux est un personnage emblématique de l’histoire de Chamalières-sur-Loire, non seulement parce qu’il était propriétaire du château de la place (aujourd’hui propriété de Jean-Pierre Arnoud) qui constituait un ensemble homogène avec son voisin le château Rhuillier (aujourd’hui propriété de Françoise Giuliani et Christian Delrue - famille Machabert), mais également parce qu’il a marqué l’histoire de notre pays en pacifiant la Corse à l’issue d’une campagne militaire qui s’acheva le 15 mai 1769, année où naquit Napoléon Bonaparte…

L’homme et le soldat :

Fils de Jean-Baptiste Jourda de Vaux, baron de Roche-en-Régnier, Noël naît au Fraisse (paroisse de Saint-Julien-du-Pinet) le 5 mars 1705. Instruit par les Jésuites au Puy-en-Velay, il s’engage à l’âge de 18 ans comme volontaire dans le régiment d’Auvergne. Il en est l’un des officiers d’infanterie pendant presque 20 ans. Capitaine à 29 ans, lieutenant-colonel à 38 ans, il devient maréchal de camp (général) à 43 ans et lieutenant-général à 54 ans (le grade le plus élevé dans les armées du roi). Avant l’assaut, il se détend en jouant au trictrac. Au cœur de l’action, il fait montre de courage et de sang froid. Blessé à plusieurs reprises (main, bras, jambe), il s’illustre dans toutes les guerres européennes des règnes de Louis XV et de Louis XVI : la guerre de succession de Pologne (1733-1755), la guerre de succession d’Autriche (1740-1748) et la guerre de Sept ans (1756-1763). De fait, sa carrière militaire est bien remplie : 19 sièges, 10 combats et 4 batailles rangées.
Hormis son courage, son entourage relève une sévérité et une rigidité certaine, lesquelles, aux dires du général Dumouriez, « couvre une âme sensible, juste et même affectueuse ». C’est vrai que s’il fait appliquer une discipline rigoureuse, il impose aussi à ses subordonnés de bien traiter leurs soldats. A un capitaine de grenadiers qui, violentant ses soldats, commença à répondre pour se justifier : « Mes grenadiers… », il rétorque : « N’allez pas plus loin, le roi est le seul en France qui ait des grenadiers ; il a bien voulu vous en donner le commandement, et ne vous le laissera qu’autant que vous les commanderez suivant les ordres que je vous donnerai ». Il n’est pas non plus dénué du sens de l’humour. Alors qu’il doit juger trois jeunes officiers, il reporte sa décision au lendemain et déclare le jour dit : « Vous avez passé une mauvaise nuit… je vois à votre frayeur que votre faute est assez punie, et que de votre vie il ne vous en arrivera de pareilles ».
Sa trempe incontestable, ses qualités de stratège et sa connaissance de la région lui valent, en 1769, sa nomination de commandant en chef sur l’île de Corse. Déjà en 1739 il s’était illustré en résistant avec 200 hommes, bien que blessé, à l’attaque de 600 patriotes corses bien armés…

Petit rappel historique :

La Corse appartient à Gênes depuis 1299. Les relations sont tendues. Le peuple subit une pression fiscale très lourde. Compte tenu de sa situation géopolitique stratégique, l’île fait également l’objet d’interventions militaires et diplomatiques de la France pour occuper une partie de son territoire.
En 1755, la Corse se proclame « Etat indépendant ». Pascal Paoli est déclaré « général de la Nation ». Toutefois, La Corse indépendante continue d’être disputée entre les Génois et les Français. Le 15 mai 1768, en vertu du traité de Versailles, Gênes finit par céder à la France la souveraineté sur l’île (officiellement, il s’agit d’une cession temporaire de 10 ans conditionnée au remboursement des frais occasionnés par les opérations de soumission et d’administration de l’île. Mais les Génois sont dans l’incapacité de rembourser. Au bout de dix ans, la Corse est définitivement française).
Dès le mois de mai 1768, les Français occupent le Cap Corse, mais la résistance est acharnée. Pascal Paoli déclare : « Les hommes ne sont pas des objets inanimés ; nul ne peut en transférer la possession à un autre par un acte de vente ou cession de propriété. Leurs obligations sont fondées sur leur volonté librement exprimée ». Pour résister, il dispose d’une armée permanente de seulement 600 hommes. Il déclenche alors une levée en masse. Bergers et paysans viennent de toute l’île pour mener la guérilla. En octobre 1768, la première campagne militaire, conduite par le marquis de Chauvelin, échoue à Borgo. Le 20 février 1769, le lieutenant-général Noël Jourda de Vaux est nommé commandant en chef du corps expéditionnaire français…

Noël Jourda de Vaux, pacificateur de la Corse :

L’ensemble des forces françaises compte trente mille hommes. Le 1er mai 1769, elles prennent la direction de Murato, quartier général de Pascal Paoli. Noël Jourda de Vaux donne des instructions très fermes : « N’épargnez ni les moissons, ni les vignes, ni les oliviers de ceux qui refuseront de se soumettre, c’est le seul moyen de leur imprimer la terreur et de les ramener à l’obéissance ». La bataille décisive est livrée 8 jours après, à Ponte Nuovo. Les troupes françaises prennent l’avantage, malgré la résistance acharnée des troupes de Paoli qui se replient. Découragés, nombre de soldats corses font défection et se soumettent. Les forces françaises s’emparent de Corte le 15 mai. Pascal Paoli s’embarque pour l’Angleterre le 13 juin 1769. La pacification de la Corse est accomplie. Le lieutenant-général Jourda de Vaux rend compte de sa victoire au roi en des termes qui étayent la description du personnage : «La conquête de l’île ne coûte au roi que 10 officiers et 80 soldats tués, 20 officiers et 200 soldats blessés ; si j’avais été moins avare de sang des troupes, elle aurait eu beaucoup plus d’éclat mais la conservation des hommes est préférable à tout ce qui peut flatter l’amour propre et donner plus de réputation ».
Le 9 juillet 1769, Noël Jourda de Vaux devient gouverneur de la Corse. Durant une année, il réprime les derniers coups de main en s’appuyant sur le parti français et organise l’administration de la nouvelle province. Il crée la Légion corse, le collège de Bastia et installe les juridictions royales.

Et c’est ainsi que Napoléon Bonaparte naquit Français…

Napoléon Bonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769. Il est issu d’une famille proche de Pascal Paoli. Celle-ci finit par se rallier à la France. On connaît l’avenir de ce jeune corse qui se battra sous l’étendard de la République, avant de devenir Empereur des Français (et bien au-delà), et de promulguer le Code civil qui régit encore aujourd’hui maints aspects de notre vie quotidienne…

Noël Jourda de Vaux, gentilhomme :

Le 1er avril 1770, Noël Jourda de Vaux est remplacé par le comte de Marbœuf. Il se retrouve sans commandement et se retire sur ses terres du Velay (entre autres) qu’il gère directement avec un sens aigu de ses intérêts. Au cours de sa vie, il entamera près de 43 procédures judiciaires contre des particuliers, notamment pour des impayés du cens, la redevance annuelle et foncière due au seigneur du lieu. Toutefois, l’homme peut faire montre de compassion : « Je ne veux pas, Monsieur, dit-il dans l’une de ses lettres, que vous pressiez personne pour le paiement du doublement du cens à cause de la misère du peuple ».

Sa dernière mission :

En 1776, Noël Jourda de Vaux reprend du service dans les armées du Roi. Hormis plusieurs commandements, il reçoit de Louis XVI le bâton de maréchal de France. Nous sommes le 14 juin 1783. Le comte Jourda de Vaux a 78 ans. Il s’agit d’une vraie consécration. Car les maréchaux de France sont nommés avec parcimonie. Selon le protocole, ils viennent immédiatement après les princes de sang et le roi qui les appelle « mon cousin ». Les maréchaux de France sont gouverneurs de province, ambassadeurs, ministres, et restent en activité jusqu’à leur mort. Jourda de Vaux n’échappe pas à la règle. Il meurt le 12 septembre 1788 à Grenoble, où le roi l’a envoyé pour rétablir l’ordre. La Révolution est en marche. Elle éclatera dix mois plus tard… La mort du vieux maréchal sonne le glas de la monarchie française…

C’était l’idée de la mort paraissant pour la première fois

Le 13 septembre 1788, le célèbre écrivain Stendhal, alors âgé de cinq ans, est conduit à la chapelle ardente où gît le corps du maréchal de Vaux. Il écrira plus tard : « Le maréchal Jourda de Vaux mourut, le son majestueux des cloches m’émut profondément. On me mena voir la chapelle ardente (…) dans l’hôtel du Commandement. Le spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C’était l’idée de la mort paraissant pour la première fois ». Le lendemain, Stendhal assiste au passage du convoi funèbre et découvre «la voiture noire qui s’avançait lentement par le pont de pierre, tirée par six ou huit chevaux »…
La famille du maréchal Jourda de Vaux continue à habiter à Chamalières. Elle donne à la commune deux maires (Amable en 1815, Charles en 1848), ainsi qu’un grand historien, Gaston Jourda de Vaux, auteur de plusieurs livres, dont l’ouvrage « Châteaux historiques de Haute-Loire ». Gaston est enterré dans la chapelle Jourda de Vaux du cimetière de Chamalières-sur-Loire.

Conclusion

Le maréchal Noël Jourda de Vaux a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de France. Cet enfant du pays du Velay, issu d’une vieille noblesse de province, a connu une ascension exceptionnelle au cœur du système monarchique français. Deux rois, Louis XV et Louis XVI, ont remarqué ses qualités de meneur d’hommes et de stratège, et lui ont fait confiance. Sa nomination au titre de maréchal de France couronne l’ensemble d’une vie au service du pays.
Il est émouvant de penser qu’en pacifiant définitivement la Corse en 1769, il a contribué à orienter tout l’avenir d’un pays. Car le petit Napoléon Bonaparte est né Français, a grandi Français et a voué sa vie à la France, léguant notamment aux citoyens que nous sommes un Code civil qui régit encore aujourd’hui nos vies…
Et puis l’histoire a de ces facéties qui nous laissent songeur… Car Françoise Giuliani, l’une des propriétaires actuels du château Rhuillier, est d’origine corse par son père. N’y aurait-il pas ici comme un parfum de revanche ?...

Sources bibliographiques :
Jérôme Sagnard, Claude Latta, Noël Jourda de Vaux, maréchal de France (1705-1788), un gentilhomme vellave au service du roi, Editions du Roure, 2013
Alexandre Perbet, Chamalières et ses entours en Velay, Imprimerie Jeanne d’Arc, 1982
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